Les Gestes Morts / María Arango Individual show  including a performance and an edition / Curator / La Fermeture Éclair,  Caen, France

Work by Maria Isabel Arango

« Aux princes, qui, en raison de leur dignité, se font plutôt comprendre par signes que par mots »

Giovanni Bonifaccio *

 

L’idée principale du projet polymorphe Les Gestes Morts de l’artiste colombienne Maria Isabel Arango est l’activation d’images d’archive sous une forme plastique. Il s’agit de photographies de gestes de mains dont on questionne la présence et la destinée: à quoi sont liés les gestes ? Sont-ils intemporels, universels, seulement humains ? Peuvent-ils mentir ou, au contraire, disent-ils eux, toujours la vérité ?

Les images proviennent de l’actualité politique internationale vue dans les médias et ont été classées selon l’intention du geste: conviction, retenue, admonestation, tempérance, dissuasion, réitération, etc. Puis l’évolution du projet s’est axée sur une recherche d’activation possible de ces images dans d’autres formats: édition, performance, dessin, installation.

La main, au cœur de la composition et du sens.

Le point de départ fut de s’attarder sur l’aspect et le rôle du mouvement des mains des femmes et des hommes politiques de la scène politique internationale, ceux même qui représentent la loi, l’autorité, le futur commun des habitants du monde.

Lorsqu’elle travaille sur ces images, Arango effectue elle même un geste contradictoire: l’artiste sélectionne spécifiquement des images provenant d’un contexte bien déterminé pour systématiquement les en extraire. La plasticienne recadre simplement l’image documentaire sur les mains du fonctionnaire. Elle procède à un double découpage, puis à un changement de format, en passant en gros plan un détail de l’image.

Le geste qui prend place, s’expose et se donne à voir.

Ce nouveau cadre permet de restituer au geste toute sa théâtralité et l’amplifier. On retrouve cette même idée dans le théâtre de Brecht, où, sur scène, le geste se présente comme un mouvement d’interruption et de mise à l’écart de la progression de l’action dramatique. Il se trouve dans Les Gestes Morts cette même volonté de dépurer l’image de la sensation qui vient du personnage et d’opérer un effet de distance pour pouvoir se centrer sur l’essentiel. La théâtralité, quant à elle, consiste dans le fait que l’action et l’auteur de ces évènements sont passagers, ils sont une présence qui passe et qui peut se répéter, faisant ainsi de n’importe quel lieu un espace théâtral et de n’importe quel personne l’auteur possible de ce geste.

 

Sémantique de l’indice.

Si la photographie est un formidable outil de documentation du geste contemporain, il est toujours utile de replonger dans l’immense dossier figuratif de l’art universel. L’idée importante étant que les gestes dans l’histoire de l’art tendent au système et à la codification. Etudier le geste sur le vif revient à l’éprouver tandis qu’en parler c’est arrêter sa trajectoire et le codifier. De quoi parle-t-on, d’une attitude – la pose – ou d’un mouvement – gesticulation – ? D’un geste à fonctionnement symbolique ? L’interprétation de la gestuelle contemporaine implique-t-elle une connaissance spécifique des sciences du comportement, du langage ? De la sémiotique ? Est-ce un travail d’iconisation, ou bien d’une réflexion sur l’esthétisation médiatique? Quelle en est la charge psychologique?

La main comme manière de dire.

Selon de récentes études, nous entretenons une relation plus ambigüe avec nos mains que part le passé et, face à la technicité toujours plus présente dans nos sociétés, l’emploi de nos mains auraient tendance à s’atrophier. Les appareils et les applications digitales remplacent ou simplifient le travail manuel, notamment dans l’écrit et dans le travail, comme de véritables prothèses. Par contre, en tant qu’organe de la parole, la main reste toujours aussi pertinente. La main pose les assises du langage, se meut entre le geste naturel et le geste conventionnel et reste spectaculairement innovatrice de nouveaux signes et codes. Comme l’affirme Charlotte Wolff dans Psychologie du geste, la main reste le « sismographe de l’affectivité humaine » et le « cadran le plus authentique de la personnalité. »

Gestuelle et mémoire organique.

Le geste de la main constitue un pré langage et l’origine de l’écriture. C’est par le mime que l’homme construit sa première expression. C’est grâce au mime que la pensée fonctionne. Dans L’anthropologie du geste (1969), Marcel Jousse pose la question suivante en guise d’introduction à sa théorie : « Comment l’Homme, placé au sein des perpétuelles actions de l’Univers, réagit-il à ces actions et en conserve-t-il le souvenir ? ». Le geste, la position des mains, leur relation entre elles et avec d’autres parties du corps sont là pour attester de nos dispositions intellectuelles, et que nous voulons être sûrs que notre cerveau est en train de fonctionner. Le geste est le mime d’une activité cérébrale – donc invisible – pour la rendre non seulement visible mais surtout pour activer la mémoire et la communication.

Le geste est toujours ré-interprétable, réversible.

Mais alors, le contexte politique du geste – par là même plus contrôlé et mesuré – fausse t il ce rapport ? La force animatrice contenue dans la gestuelle est tout aussi réversible, car c’est aussi grâce à la pensée que le geste se fait. Aussi, il est logique d’imaginer que moins le geste de la main est intuitif, plus il est manipulateur. Oui, la politique est du théâtre. Bien sûr l’acteur politique use et abuse de recours de la communication non verbale, du langage corporel. Et quand bien même les citoyens sont conscients de ces manipulations médiatiques, il n’est pas aisé de pouvoir les décrypter. La gesticulation expressive fait partie d’un tout et reste avant tout profondément lié à un discours, à une personne, à un dessein plus ou moins caché.

Plus souvent nous interrompons quelqu’un en train d’agir, plus nous obtenons de gestes.

Il faut donc séparer les choses. Le geste politique tout comme le geste théâtral sont un langage rendu visible, une « éloquence muette » et très effective. Quant au geste figé dans sa trajectoire, pétrifié dans le temps et l’espace, coupé de l’empathie de la perception – le geste mort – il n’est plus langage, il est à peine encore un signe. Il est profondément mystérieux, abstrait et sauvage. Les Gestes Morts s’inscrivent dans la recherche de cet état où le geste n’est plus ou pas encore utilitaire, mais juste une forme, autonome et libre, chorégraphie des doigts de la main.

 

Septembre 2017

 

* (1547 – 1635) Padoue, Italie, auteur de «  L’art des gestes, où grâce à la formation d’un langage (rendu) visible, on traite de l’éloquence muette, c’est à dire d’un silence bavard », dont la phrase d’introduction à ce texte est la dédicace originelle.

 

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